Toujours en selle | No Mad's Land
No Mad's Land

Toujours en selle

Thunder

Après une intense semaine de travail sur mon site internet à Girona, je reprends la Route en direction du sud de l’Espagne. A l’est, le long de la côte, la route pour Barcelona que je veux éviter. A l’ouest, les montagnes qu’il n’est pas recommandé de gravir actuellement, la neige tombant à 800 mètres d’altitude. Je n’ai pas d’autres choix que de passer dans la vallée, là où les Hommes se sont frayé un chemin en faisant serpenter la voie ferrée, l’autoroute et la nationale, toutes parallèles les unes aux autres. Je longe la nationale 2 en empruntant la voie de service relativement calme sous une pluie qui ne s’arrêtera jamais. Je pédale tambour battant pour rallier au plus vite une zone où la circulation est moins intense. Je navigue sans carte, avec les seules recommandations de la population, les centres d’informations de tourisme n´étant jamais ouverts aux heures où je roule. Je ne semble pas encore avoir totalement pris le rythme de vie à l’espagnol, pédalant aux heures où tous les lieux publics et magasins sont fermés. Les Espagnols continuent de vivre en hiver sur le rythme que la chaleur les oblige à prendre en été. C’est lorsqu’il est temps pour moi de planter la tente, le noir m’y obligeant, que la vie commence à battre son plein.
Sans cartes, j’ai la chance de pouvoir utiliser internet gratuitement dans les bibliothèques afin d’imaginer un semblant d’itinéraire pour le lendemain, ce que je fais à Sant Celoni.
En sortant, j’engage une discussion avec Oriol qui m’invitera rapidement chez lui. Pour le rejoindre,  il me faudra parcourir quelques kilomètres effrayants dans le noir à pleine vitesse sur la C-35 aux heures de pointe. La largeur de ma voie, la bande d’arrêt d’urgences, n’est que de 30 centimètres. L’adrénaline et la promesse d’une belle soirée m’aide à avancer …
Je retrouve Oriol là où nous nous étions donné rendez-vous et entame les 3 plus longs kilomètres de la journée. J’attaque l’ascension du Montseny (le Mont du Bon Sens) par des pentes bien trop abruptes pour cette fin de journée, m’accrochant parfois à sa voiture, ou poussant le vélo quand la pente augmente encore et que la tension qui s’exerce sur mon bras devient trop importante. Une fois au sommet, on entre dans la forêt sur une piste défoncée par les pluies ruisselantes des hauteurs du Montseny. Après plusieurs semaines de montagne, mes freins sont très usés. Dans ce chemin caillouteux, sablonneux, serpentant et valloné, ils ne répondent plus alors que je subis une nouvelle averse. Seules les semelles de mes chaussures m’aideront à ralentir dans les descentes trop abruptes … J’arrive exténué par la concentration extrême que requiert la piste dans le noir avec pour seul repère, au loin, les 2 phares rouges de la voiture d’Oriol. Nous arrivons enfin dans sa vieille maison à l’atmosphère très reposante.

Bosque

Ma rencontre avec Oriol va prendre une tournure de réflexion personnelle sur l’être humain, une démonstration de la beauté du Bien. Il m’ouvrira l’esprit en me donnant son propre point de vue sur la vie, partageant avec moi son expérience, ses joies et ses peines …
Pour commencer, il m’avouera avoir volontairement tu la difficulté qui m’attendait pour venir chez lui, ne voulant pas me dissuader dès le départ, me laissant ainsi le choix d’accepter ou de refuser son invitation. Il a pensé: « Si ce mec est capable de parcourir l’Europe à vélo et de gérer sa sécurité de manière autonome dans ce Monde capitaliste parfois violent, avec mon aide, il sera alors tout à fait capable de grimper jusque chez moi ». De plus, si la difficulté s’était révélée trop grande, pas fou, il savait qu’il avait une solution de secours chez lui: la remorque.
Il porte une grande attention aux autres. Dès la première minute, j’ai énormément apprécié la patience dont il faisait preuve à mon égard. Après avoir repris mes esprits de cet exercice physique et mental, nous partageons un premier repas et c’est l’occasion de commencer à faire connaissance. Voyageur lui-même par le passé, il connaît les problématiques que je peux rencontrer et m’offre rapidement la possibilité de rester quelques jours pour me reposer. Il travaille dans le cinéma et doit se rendre le lendemain à la première d’un de ses films. C’est alors qu’il m’offrira instantanément la plus belle chose du Monde: la confiance aveugle. Devant s’absenter pour une nuit, il me demande si je peux prendre soin pour lui de ses 5 chevaux, en leur donnant à manger le lendemain soir et le matin du jour suivant.

La confiance est un bien précieux.

Mestral

Ce n’est qu’au petit matin du lendemain de notre rencontre, à l’heure où ses 5 chevaux réclament à manger, que je découvrirai son petit coin de paradis entouré par la forêt, le Montnegre (le Mont Noir) nous faisant face la tête dans les nuages. Il me présentera Nogul, Mestral, Bosque, Bolero et Thunder que je monterai le lendemain, et m’expliquera le protocole à respecter pour nourrir facilement ses chevaux qu’il considère comme les membres de sa famille. Ce protocole doit être respecté afin que chacun des chevaux, sans les stresser, mange leur part et sans que certains essayent de voler la nourriture de l’autre … Je reste subjugué de ce geste de confiance, qui montre combien les relations humaines peuvent être belles et saines lorsque que la peur de l’autre ne prend pas le dessus sur les plus belles capacités mentales humaines. Tout est une question de philosophie de la vie … Je me sens très responsable envers lui mais aussi un peu anxieux à cause d’une peur des chevaux après une chute à l’adolescence. Je manque de confiance en moi avec ces animaux si beaux mais aussi si puissants. Finalement, je m’en sortirai mieux que je ne le pensais. J’ai, les jours suivants, pris de plus en plus d’aisance, n’hésitant plus à me rendre seul auprès des chevaux.

Novul

Oriol et moi nous trouvons rapidement beaucoup de points communs sur notre vision du Monde et la place que prend le partage dans nos vies respectives. D’emblée, notre entente se révèle parfaite. Nous avons tous deux envie de partager plus de temps ensemble.
Les heures passent et de fil en aiguille, notre cohabitation devient très naturelle. Oriol est un homme de la campagne, avec la puissance physique et mentale que cela requiert, mais il est aussi très sensible et n’a pas honte d’exprimer sa tristesse à l’égard de certains sujets qui le touchent actuellement … Partager est pour lui très important, et cette envie le pousse à m’inviter à rester encore un peu plus longtemps. Lors d’un repas en plein soleil, alors qu’il est très bon cuisinier et qu’il me fait découvrir certaines spécialités catalanes, des mets rapportés de ses différents voyages et comment boire le vin dans un « porró », il me propose de passer un accord. Il a besoin de main-d’oeuvre pour entretenir sa forêt qui demande beaucoup de temps et de travail pour une seule personne. En échange, il propose de m’offrir le gîte et le couvert. Et c’est ainsi qu’à ses côtés, je deviendrai l’espace d’une semaine une homme de la campagne protecteur de la forêt. Ma recherche d’un projet HelpX via le réseau en place s’avère infructueuse depuis près de 2 mois, alors qu’ici avec Oriol, le même mode de fonctionnement se met naturellement en place … Au boulot !!!

Porro

Nous nettoyons certains accès à sa propriété, la piste étant coupée par des arbres tombés sous le poids des ans ou rongés par les insectes. Nous chargeons des remorques entières pour aller débiter ce bois qui servira l’hiver prochain à cuisiner et chauffer la maison. Parfois trop chargée, les pneus de la remorque crèvent et nous devons nous arrêter pour changer la roue. Tout ceci se révèle être un travail très difficile pour moi mais aussi une très bonne continuité dans ma rééducation. En alternant les temps de travail difficile et les moments de repos, cela fait de moi quelqu’un de plus fort chaque jour. Nous partageons de bons moments de travail qui ne sont que des prétextes pour avoir le temps de discuter, de s’enrichir respectivement, d’acquérir certaines capacités supplémentaires que chacun a à apprendre de l’autre, et de partager de grands moments de rigolade.

Souvent, des débats d’opinion naissent entre nous et j’écoute attentivement le point de vue d’Oriol qui me rappelle à juste titre que la vie est faite pour évoluer. L’Homme et ses activités ne sont qu’une infime partie de l’Univers et notre existence représente tellement peu à l’échelle de l’évolution. Lorsque certains expriment la nécessité de vivre de manière écologique, pour « sauver le Monde », cela consiste à exprimer un sentiment de supériorité sur ceux qui vivent très bien en consommant à outrance. Et inversement, celui qui se contre-fiche de l’environnement se sent supérieur à ces marginaux qui se débattent corps et âme pour sauvegarder la Planète.
Lequel a raison ou tort dans le modèle de vie que l’espèce humaine doit emprunter ?
Quoiqu’il arrive, nous tenterons toujours de faire valoir le fait que notre point de vue est le bon, et cela revient systématiquement à observer son propre nombril. Il faut savoir accepter que « les activités humaines » polluent la Terre et que l’Homme est ainsi fait. Oui, il a besoin de s’étendre, de construire, de créer, d’utiliser la capacité d’intelligence qui lui est spécifique. Lorsque nous nous éteindrons, la Terre continuera d’être et nous laisserons la place à d’autres espèces qui pourront se développer, comme lorsque les dinosaures se sont éteints … D’un autre côté, certes, nous détruisons à petit (grand) feu l’environnement qui nous entoure par nos activités, mais ce n’est pas pour autant que nous devons nous arrêter ou ne pas nous soucier de notre entourage et d’essayer de faire le Bien, que ce soit pour nos voisins, comme pour les arbres, les plantes ou les animaux qui nous entourent. Chacun doit trouver sa voie, et de toute façon, tant que nous existerons, le débat existera, et restera long et complexe. Le tout est de trouver le bon équilibre. Après quoi, la Terre continuera d’évoluer, avec ou sans nous …

Bolero

Nous abordons aussi ensemble ce besoin altruiste « d’aider le Monde » que certains d’entre nous ressentent. Il me relate son expérience au Guatemala en immersion totale avec la population qui avait pris les armes dans les années 60 lorsque la Guerre Civile a éclaté. Il intervenait en simple observateur européen et se chargeait de faire un reportage devant montrer le quotidien des anciens combattants qui s’étaient reconvertis en fermiers en formant des coopératives agricoles. Une ONG espagnole finançait un projet qui visait à offrir à la population la possibilité de racheter les terres ancestrales qui leur avait été prise de force pendant la guerre afin de les cultiver. Les dirigeants de cette association lui ont enseigné dès son arrivée la chose suivante: « Ici, nous n’aidons personne, nous ne faisons que partager des expériences qui nous enrichissent tous ». Le fait est que par leurs actions, les personnes présentent ne faisaient qu’exprimer ce besoin insatiable de partage que la majorité des êtres humains possède en eux, qui plus est en faisant le Bien. Vouloir imposer sa loi en tant qu’Européen ne serait revenu, encore une fois, qu’à vouloir observer son propre nombril et affirmer un sentiment de supériorité sur les populations Guatemaliennes. La culture et les coutumes locales se devaient d’être respectées car il serait orgueilleux de penser être capable de reproduire le modèle européen sur un continent qui n’est pas régi par les mêmes règles.
Un ingénieur allemand intervenait également pour apporter son savoir-faire technique, afin de mettre en place un réseau capable d’alimenter en eau certains villages isolés dans la montagne. En parallèle, le chaman local faisait sa part du travail lors d’une cérémonie en invoquant les Dieux de la Montagne afin de leur demander la permission de creuser dans la roche.

C’est ainsi qu’Oriol, un généreux bon « bad boy » apprit l’humilité dont nous oublions souvent de faire preuve à l’égard des autres et qu’il possède depuis profondément en lui.

Je ne peux peut tout raconter car notre échange a aussi pris beaucoup d’autres facettes, comme une soirée endiablée lors du concert du groupe de rock « Orquestra MotherFuckers » en buvant « quelques » bières … mais la chose la plus importante que je dois absolument rajouter est …
Merci à toi Oriol de m’avoir offert la possibilité de faire disparaître ma peur des chevaux après cette somptueuse randonnée dans les montagnes, mais surtout d’avoir partagé avec moi ta maison, ton savoir, tes idées, tes émotions et de m’avoir offert ton temps et ton amitié …

Maison Oriol

Rejoignez vite la communauté Facebook pour discuter avec nous !!!