Traversée solitaire | No Mad's Land
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Traversée solitaire

Chenille

Près de 1500 kilomètres sans une seule vraie rencontre spontanée, sans une seule fois être hébergé, pour moi c’est impensable. Et pourtant, c’est exactement ce qu’il vient de m’arriver dans cette traversée de l’Espagne du Nord au Sud, de la Catalogne à l’Andalousie. Cela ne m’a pas réellement surpris, car lors de mon premier passage en Espagne en auto-stop, j’avais déjà eu beaucoup de difficultés à transformer une discussion dans la rue en soirée de partage au coin du feu.
Je ne peux pas dire que cela me révolte, car je suis habitué aux refus, sachant que la peur de l’autre est désormais bien ancrée au coeur de ce Monde. Je ressens plutôt un sentiment d’incompréhension. Je m’interroge sans trouver la moindre réponse à mes questions.
Certains m’ont évoqué la guerre civile et l’oppression de Franco … A-t’elle laissé tant de séquelles dans le coeur des Espagnols au point qu’elle oriente encore leur comportement aujourd’hui ? On ne m’en a pas suffisamment parlé pour en avoir la certitude …
Beaucoup me parlent de la crise … Justifie-t’elle à elle seule cette permanente attitude de méfiance ? J’en doute car je me suis souvent fait accueillir dans des pays bien plus pauvres que l’Espagne actuelle …

L’objectif principal de cette seconde venue en Espagne étant d’apprendre leur langue, dans ces conditions plutôt solitaires, je ne vais pas progresser bien vite. Néanmoins, après quelques semaines, je me surprends déjà d’être capable d’approfondir un peu plus les discussions que j’engage spontanément avec certaines personnes qui me sourient dans la rue vers qui je me dirige naturellement. Malgré mon pauvre vocabulaire, j’ai commencé à dépasser le cap de n’être que capable de me faire indiquer la route jusqu’au prochain village et d’en comprendre l’explication.
J’imagine pourtant que les Espagnols comprennent ma situation, puisque chaque fois que je tente d’installer ma tente dans un jardin pour amorcer un premier contact, on me répond que ce n’est pas possible, surtout en tente, il fait trop froid me disent ils. Encore un beau prétexte pour me repousser !!!
J’ai beau essayer toutes les techniques d’approche que j’ai apprise sur la Route pour passer une soirée à discuter avec la population locale, rien y fait, chaque soir, je reçois un, voire plusieurs refus.

Après plusieurs semaines, dépité, je commence à ne même plus prendre la peine de tenter de me faire héberger chez les locaux. Cela me fait perdre un temps précieux sur l’installation de mon bivouac et alors, le noir me surprend ce qui complique considérablement la tâche pour trouver un endroit où dormir en sécurité et en toute tranquillité. Désormais, quand mes jambes commencent à me dire que j’ai suffisamment pédalé pour aujourd’hui, je saute sur la première occasion qu’il me soit donnée pour me cacher entre deux rangées d’arbres fruititers ou pour dormir à l’abri dans l’une des nombreuses maisons abandonnées de ce pays. La justice étant tellement complexe en Espagne, lorsqu’une personne décède, les procédures d’héritage, qui se comptent en années, laissent suffisamment de temps aux maisons vides pour se transformer en ruines.
Lorsque vraiment il n’est pas possible que je me cache dans les régions les moins montagneuses comme sur la Meseta de la communauté autonome de la Castilla-La Mancha, j’entre dans les villages et me rapproche de la population. Après quelques refus de me prêter un coin de pelouse, je finis par m’installer dans l’herbe la plus grasse, visible, choisissant souvent la plutôt jolie vue. Les gens ont bien trop peur de moi pour venir me déloger ou m’embêter le soir venu. Lorsque je ne peux recevoir aucune aide, je suis obligé de devenir plus ferme. Mais parce que je ne suis pas un sauvage, je m’en vais expliquer aux voisins qui m’aperçoivent que, puisque personne ne souhaite m’aider et que le Monde nous appartient à tous, je vais dormir là près de chez eux et qu’ils n’auront aucun problème …

Malgré tout cela, je ne peux pas dire que les Espagnols plutôt tranquilles et souriants ne soient pas prêts à discuter ou à aider. La seule chose pénible que je ne comprends toujours pas, est pourquoi on ne dort surtout pas chez eux et pourquoi de toute façon, on entre surtout pas dans leur maison.
La Nature n’ayant pas été forcément très tendre avec moi ce dernier mois, certains maires de villages dans les montagnes lorsque les nuits étaient trop fraîches ou le vent trop fort et très froid m’ont offert un coin au chaud dans un bâtiment communautaire, comme une salle d’attente de médecin, un gymnase ou une ludothèque. On m’a parfois aussi aidé et orienté pour trouver un endroit calme et approprié mais jamais une seule fois on ne m’a proposé de m’héberger.

Heureusement, pour vous faire oublier toutes ces difficultés, dans ce pays de montagne, la Nature et la géographie vous offrent sa splendeur. Elle est capable de vous surprendre à chaque virage. Il faut pour cela savoir choisir son itinéraire, éviter la côte surpeuplée où les seuls axes de circulations sont souvent autoroute et nationale. Ici, chaque pan de montagne, chaque gorge, chaque vallée, vous offre une nouvelle facette qui représente bien les habitants de ce pays et leur culture, complexe et si belle à la fois. L’Espagne, si difficle à interpréter est surprenante. Elle se contemple, vous fait prendre de l’altitude, un peu de hauteur qui vous permet de découvrir lentement toute l’amplitude de sa palette de couleurs. Les roches qui viennent du centre de la Terre ont dû être peintes par un artiste plutôt joyeux. Cette Nature vous fait oublier que vous êtes seul depuis trop longtemps …

Un jour sur la Via Augusta, alors que je démarrais exceptionnellement ma journée de vélo très tôt, je partis à la recherche d’une bibliothèque pour envoyer quelques nouvelles à ma famille. En questionnant Joan Antoni dans la petite ville de Vilavella pour localiser la bibliothèque, il m’apprit avec certitude qu’elle était fermée puisqu’il était lui-même le bibliothécaire ainsi que le directeur du musée d’archéologie romaine, sa spécialité. Après quelques minutes, il me questionne sur le nombre de jours depuis lesquels je n’ai pas pris de douche … Lorsque je lui réponds six ou sept, sans réellement vraiment me souvenir, il m’invite alors à entrer chez lui pour la plus merveilleuse douche de ma vie … chaque douche chaude étant toujours la plus merveilleuse douche de ma vie !!!
Nous finirons par discuter longuement dans sa cuisine devant un petit déjeuner et une bonne tasse de café. Je le quitterai trois heures plus tard, alors qu’il me remplissait un énorme sac de nourriture que je n’aurai jamais cru capable de ranger sur le vélo. En réalité, il est toujours possible ponctuellement de charger plus que de raison cette extraordinaire bicyclette, encore plus lorsqu’il s’agit d’y ajouter de la nourriture, que l’on m’offre par dessus tout. Avant de partir, il insista même pour que j’accepte les 10€ qu’il me glisse délicatement dans la main.
C’est bien l’exemple que peu importe ce que l’on peut penser de la population d’un pays, il ne faut jamais faire de généralité, car en matière de générosité et d’hospitalité, chaque être humain à sa propre conception, sa propre personnalité, sa propre ouverture d’esprit …
Je déteste lorsque l’on me demande: “Quel est le meilleur pays que tu as visité ? Où les gens sont-ils les plus accueillants ?”
Bien sûr, certains pays sont naturellement plus accueillants que d’autres, j’ai des coups de coeur que je ne citerai pas, mais la réponse dépend surtout beaucoup des galères techniques que je subis, et de ma propre humeur et de mes envies du moment à partager ou non, car moi aussi parfois j’aime être seul le soir après une dure journée de vélo …

Malgré ce pur instant de partage, je continue de me questionner et d’interroger ceux que je rencontre sur cette impossibilité de dormir chez eux. Une amie ayant vécu en Espagne me dit que les Espagnols n’aiment pas les Français. Personnellement, je n’ai jamais ressenti ce sentiment de rejet, sans doute aidé par le côté atypique de mon vélo. Le comportement des gens n’a jamais changé après qu’ils aient appris ma nationalité.
Un berger urbain en train de faire brouter ses chèvres dans un champ de chou-fleur fraîchement récolté me donnera un semblant de réponse. D’après lui, ce problème de peur de l’autre n’existait pas auparavant. Il m’explique que depuis un trop grand nombre d’années, l’Espagne est devenue une terre d’accueil pour les nationalités du Monde entier, une des portes d’entrée les plus accessibles de l’Europe. Cette immigration “de masse” a engendré des vagabondages humains. Au départ, les gens s’entraidaient, accueillaient les étrangers pour une nuit et leur offraient à l’occasion de quoi manger. Mais trop souvent, la perversité humaine a fait que cette entraide s’est transformée en une des plus simples solutions pour les étrangers de repartir incognito au petit matin les poches pleines … Pleines de quoi ? Est-ce la faim ou la cupidité de l’argent facile qui les poussent à voler ? Va savoir. Bien sûr on ne dit pas là que tous les étrangers sont voleurs ou malhonnêtes. Quoiqu’il en soit, peu à peu, les portes se sont refermées et les Espagnols ont décidé de ne plus jamais les ouvrir à qui que ce soit, restant cloîtrés derrière les barreaux qui les protègent depuis de trop nombreuses années … Cette réponse qui me satisfaisait sur le moment, je l’ai depuis remise fortement en question !!!

J’ai connu une situation, un exemple flagrant de cette peur qui retient les Espagnols de vous faire entrer chez eux une des rares fois où j’ai pu planter ma tente dans un jardin. Au matin, après une nuit tranquille, sans problème, une envie pressante me fait demander la permission d’utiliser les toilettes de la maison. Stupéfait, je reçois un refus catégorique de la part du couple de cinquantenaires. Ont-ils peur que je leur vole un rouleau de papier toilette alors qu’ils étaient tout à fait capables de me dire oui, de m’escorter et de me surveiller tout le temps où je me serai trouvé dans la maison … ?

Régulièrement, on tente de me faire croire que la crise est la raison de cette inhospitalité. Même si je ne dénigre en aucun cas les dégâts que la crise de 2008 a engendrés en Espagne, j’ai envie de dire, Mesdames, Messieurs, réveillez-vous … Sept années ont passé depuis et même si le travail continue de manquer sévèrement, la crise a maintenant bon dos, elle n’est ni la cause ni l’excuse de tous vos défauts …

Ainsi, avec peu de contact et d’aide de la population, l’Espagne devient un des pays d’Europe par excellence pour tous les cyclistes en mal d’aventure qui voudraient se tester et savoir s’ils sont taillés pour la Route. Le long des côtes, la circulation est dense et rapide. Le petit nombre d’axes vous oblige souvent à emprunter la nationale ne serait-ce que sur quelques kilomètres avant de s’enfoncer dans la montagne plus calme, où les automobilistes restent prudents dans l’ensemble. Les montagnes sont omniprésentes. On ne parle pas des Alpes, de la Cordillères des Andes ou de l’Hymalaya, même si les Pyrénées et la Sierra Nevada restent assez hautes en altitude. Mais toutes ces petites montagnes à l’intérieur du pays mises bout à bout auront vite fait de tester vos capacités physiques, mentales, votre patience et votre persévérance et de vous donner une idée du surplus de chargement dont vous devez vous délester pour grimper plus aisément.
L’Espagne, sur la totalité de son territoire durant toute l’année vous offrira aussi la possibilité de vous tester, ainsi que votre matériel technique, sous toutes les conditions météorologiques possibles.Il peut pleuvoirpleut beaucoup en Galice, les vents sur les plateaux et dans les vallées peuvent être puissants, mais surtout, l’hiver au Nord vous pouvez rouler sous une neige abondante, atteindre des températures pouvant descendre de 10 à 15 degrés en dessous de zéro et quelques mois plus tard, vous retrouver dans la fournaise et l’aridité de l’Andalousie et de l’Extremadura au Sud.

Si vous souhaitez pousser un peu plus loin l’aventure, parfois vous pourrez même vous enfoncer dans la montagne par des pistes très rudes qui mettront vos nerfs et votre matériel à l’épreuve. On ne les trouve pas sur les cartes, mais en questionnant les locaux qui connaissent les raccourcis. Ils les empruntent en 4×4 afin d’éviter les détours par les routes asphaltées pouvant doubler voir tripler les distances. Il m’est arrivé d’emprunter quelques-uns de ces raccourcis difficiles, et le plaisir de la totale solitude, sans asphalte à des dizaines de kilomètres à la ronde, souvent dans des décors sublimes, suffit à vous faire oublier combien il est pénible d’avancer, en pédalant ou en poussant dans les pentes les plus raides, dans les graviers, le sable ou les rochers, sous un soleil de plomb avec une quantité d’eau limitée. Vous vous interrogerez certainement régulièrement pour tenter d’analyser si vous êtes perdu ou toujours sur la bonne bonne piste.
Le souvenir le plus mémorable que j’en ai fut lorsque je suivais la Via Augusta, qui a mon goût suit trop souvent les nationales et les autoroutes. En effet, l’Homme Moderne n’a rien inventé, les Romains savaient déjà éviter les montagnes pour construire leurs routes. Les grands axes passent toujours aux mêmes endroits dans les vallées, et ont remplacés les voies romaines, et ne sont en définitive que plus grandes, plus larges et plus modernes pour supporter nos moyens de transport actuels. Néanmoins, certains tronçons n’ont pas été modifiés par l’Homme mais érodés par la Nature. Parfois, la Via Augusta devient alors l’enfer pour les vélos, s’enfonçant dans la montagne abrupte ou ayant des allures d’Oued marocain formant des pistes de sable mou et profond, ou constitué de rocs infranchissables. Pierre après pierre, vous en viendrez malgré tout à bout. Chaque tour de pédale, chaque centimètre gagné en poussant le vélo est une victoire de plus sur la difficile Route de l’Aventure Humaine (ou pas) en Espagne …

En journée en revanche, les gens resteront ouverts et parfois prêts à vous aider, mais ne comptez pas non plus sur eux entre 14 heures et 17 heures, moment où le pays s’arrête. A l’heure de la sieste, les villages sont déserts et aucun commerce n’ouvre ses portes. Heureusement que même si l’eau et l’irrigation des champs restent un problème en Espagne, on trouve une fontaine dans quasiment tous les petits villages que l’on peut traverser. Hormis quelques exceptions, dont une femme ayant contracté le Typhus dans la Sierra Nevada, l’eau des fontaines reste souvent bien meilleure que l’eau du robinet des maisons d’après les gens qui eux-mêmes parfois s’y ravitaillent.

Mais tout ceci ne nous explique toujours pas pourquoi il est toujours impossible de dormir chez l’habitant …

Je me suis bien fait une idée par moi-même, et après plusieurs mois, la réponse viendra de la jeune génération qui n’a connu ni la guerre, ni réellement subi le début de la crise puisqu’ils n’étaient qu’étudiants à cette époque …
Il a fallu que je m’enfonce dans une vallée profonde et difficile d’accès. Il a fallu que, lors d’une après-midi torride, je me baigne sous une magnifique cascade en compagnie de Rocky et Bea rencontrés sur place, pour qu’enfin la meilleure réponse que l’on ait osé m’avouer surgisse: d’après eux, et je suis relativement d’accord avec ce qu’ils m’ont expliqué, c’est purement et simplement dans la culture espagnole de ne pas faire entrer les gens chez soi. Même entre eux, m’avancent-ils, les Espagnols ont besoin de beaucoup de temps lorsqu’ils rencontrent une personne, qui deviendra un ami, avant de l’inviter chez eux …

Pendant ce temps, sur les côtes et dans les grandes villes, d’autres, les poches pleines, continuent de se faire accueillir avec un grand sourire …

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