Mon Chemin de Compostelle 2 | No Mad's Land
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Mon Chemin de Compostelle 2

Hommes de demainLes Hommes du Chemin de Compostelle en Espagne

J’ai vécu une aventure un peu périlleuse à laquelle je ne m’attendais pas sur le Chemin de Compostelle. Je sais désormais à quoi m’attendre. Le Chemin est parfois très surprenant, et loin d’être reposant …

J’ai passé une longue nuit au bord de l’eau au pied d’une cascade pour récupérer de l’effort de la veille. Je repars toujours dans la montagne que je commence à redescendre. Je franchis la rivière sur un pont de pierre un peu inquiétant, et remonte instantanément sur une autre colline. Un couple de touristes a emprunté ce chemin ce matin. Je leur demande de me montrer une carte pour retrouver la route asphaltée la plus proche. Ils me promettent qu’il est totalement accessible à vélo. Vu l’état de la piste de nouveau quelques centaines de mètres plus loin, ils ne doivent pas avoir marché longtemps.

Cependant, c’est un peu plus facile que la veille. Les pierres, toujours énormes, sont plus plates. Les montées, toujours abruptes, sont plus courtes. Je parcours de nouveau 10 kilomètres compliqués en plus de 3 heures dans la matinée. Plus lent que les marcheurs. Cette fois c’est décidé, je commence à prêter un peu plus d’attention à ma carte en observant le profil du dénivelé à venir. Je ne souhaite pas rallier Saint Jacques de Compostelle de cette manière et me retrouver dans cette situation pendant des jours. Cela représente une dépense d’énergie trop importante pour le peu de distance parcourue.
Désormais, lorsque je vois que le chemin s’élève trop haut dans la montagne, je choisis de la contourner par la nationale à proximité. Tant pis, je n’aurai pas fait le Chemin de Compostelle dans sa globalité. Il faut savoir être sage parfois …

Peu à peu, le Caminho Portugues da Costa rattrape le Caminho Central Portugues. Ils se rejoignent à Valença, aux portes de la frontière espagnole, face au pont international métallique.
Sur ce pont à double emploi, les trains passent quelques mètres au-dessus de nos têtes. Si un train devait arriver maintenant, le bruit doit être assourdissant.
Me voilà à Tui, de nouveau en Espagne après avoir franchi ce pont surprenant.

Le Chemin côté espagnol est plus facile. Le profil se simplifie malgré quelques passages qui nécessitent encore une grande attention. Finies les traversées de forêts en montagne.
A mesure que l’on se rapproche de Saint Jacques de Compostelle, le chemin longe de très près la nationale. Il s’écarte le plus souvent possible dans les villages qui bordent cette route passante. Malheureusement, trop souvent, le Chemin de Compostelle et la nationale ne font qu’un. A vélo, je réalise ces tronçons communs assez rapidement et au plus vite. Pour les marcheurs, au rythme lent, en plein soleil, cela ne doit pas être plaisant du tout.

Dans un village, en ligne droite et en plein vent, j’aperçois au loin deux cyclistes. Leurs chargements m’intriguent. Ils tirent une petite remorque et ont chacun un petit siège derrière leur vélo.
Arrivé à leur hauteur, c’est bien ce que je pensais Ces deux Espagnols voyagent avec leurs enfants: leur fils de 3 ans dort tranquillement dans son siège, pendant que leur fille de 9 mois tente de me parler. Comme quoi, les enfants n’empêchent pas de vivre des aventures … il suffit juste d’adapter le rythme et la manière de faire, me disent-ils. Je roule un bon moment avec ce couple super sympa et nous avons un bel échange. Bon souvenir.

Je reprends ma route seul. Saint Jacques de Compostelle approche. Je décide de m’arrêter tôt afin de garder une dernière portion suffisamment grande pour en profiter pleinement demain, mon dernier jour de pèlerin, avant bien d’autres en tant que nomade.
Un Belge vient s’asseoir à mes côtés pour se reposer. A 67 ans, il en est à son troisième Chemin. Son dernier, tente-t’il de me faire croire, alors qu’il me parle déjà de la Via de la Plata qui l’attire.
Je campe une dernière nuit dans le jardinet d’une église sous le regard inquiet des villageois. Dieu n’osera pas repousser un pèlerin de sa maison. Au matin, je file au plus vite avant que le prêtre ne démarre une cérémonie d’enterrement imminente.

Je retrouve mon Belge dans la journée, il a bien avancé. Je m’arrête pour discuter et marcher à ses côtés. J’ai décidé que cette dernière journée de Mon Chemin de Compostelle se fera presque au même rythme que les pèlerins. Nous nous arrêtons en début d’après-midi pour boire une bière. J’adore la Belgique.
A force de se dépasser les uns les autres, tous les pèlerins sur un même secteur finissent par se connaître. Ils finissent même par réserver leur auberge (albergue) par petits groupes venant des 4 coins du Monde (de l’Europe principalement). Un Italien vient s’asseoir à notre table et m’invite à manger en échange d’une photo souvenir.
Il ne me reste plus que 15 kilomètres à parcourir que je souhaite réaliser symboliquement seul, à mon rythme et à vélo. Je les quitte alors.

Je réalise ces derniers kilomètres doucement pour en profiter au maximum. Ils sont plutôt faciles.
Soudain, un étroit chemin descend abruptement et passe entre deux maisons en ruines. C’est la dernière piste de terre. Je rattrape la route asphaltée pour une dernière montée difficile jusqu’à la ville.
J’entre dans Saint Jacques de Compostelle et le final n’est pas des plus jolis: une avenue pleine de voitures et de magasins. C’est décevant. J’entre dans le centre historique, retrouve les pavés, et enfin la Cathédrale, malheureusement en travaux, apparaît au loin. Plus que quelques centaines de mètres et la place de la cathédrale s’ouvre devant moi. J’y suis … Pas d’émotion particulière. Etrange sensation.

Des couples se tiennent par la main pour terminer ensemble, des groupes finissent en courant ou en chantant. La place est bondée. Il y a évidemment les pèlerins mais aussi les touristes venus admirer cette jolie petite ville mythique. Fatigués de leur chemin, les marcheurs sont allongés sur le sol près de leur sac à dos. Les cyclistes déposent sur le sol le peu de bagages qu’ils possèdent et brandissent leur vélo à bout de bras dans un dernier effort pour immortaliser l’instant en photo.
Je me pose aussi près de mon vélo et prends quelques photos souvenirs. Tous sont tranquillement installés là sur la place pour jouir de la fin de leur Chemin, pour profiter de l’instant, le graver dans leur mémoire, se remémorer leur Chemin, savourer l’aventure qu’ils viennent de vivre. Je fais de même et m’assieds appuyé contre le vélo. Je suis sur la place de la Cathédrale depuis 20 secondes …

20 secondes … alors que certains sont peut-être installés là tranquillement depuis des heures.
Un couple m’a vu arriver et m’aborde déjà me demandant sans bonjour: Peut-on prendre une photo ? Pourquoi n’aurais-je pas le droit moi aussi de savourer mon arrivée tranquillement même si pour moi cette place n’est qu’un lieu d’arrivée parmi tant d’autres … Se sont-ils posés la question de savoir si j’avais envie de me recueillir seul un moment après tant d’efforts ? Je pense que non …

Etre tranquille

Ni une ni deux, je sors la pancarte que j’avais préparé quelques jours auparavant, sachant exactement comment cela aller se passer dans une ville aussi touristique que Saint Jacques de Compostelle … La réaction des touristes est tout de suite bien différente, et en affichant directement mes intentions, cela a le mérite de faire fuir ceux qui ne recherchent qu’à assouvir leur propre curiosité et qui n’ont aucunement l’intention d’échanger une expérience avec moi. J’obtiens enfin le droit de profiter moi aussi de mon arrivée.
Je me retire un peu à l’écart pour gagner encore en tranquillité. Un groupe d’adolescents m’aborde. Nous discutons ensemble plus d’une heure. Sans réussir à leur faire changer d’avis, ils se cotisent en apercevant la pancarte et m’offrent aussi une coquille en souvenir de notre discussion et de mon Chemin. J’ai quand même réussi à leur faire oublier l’idée de m’acheter une nouvelle veste, la mienne tombant en lambeaux. Pendant ce temps, un vieux perce le groupe poussant les enfants sans précautions. Pour prendre une photo, il souhaite s’approcher au plus près du vélo, qu’à nous tous nous entourons. Les enfants l’arrêtent et lui brandissent spontanément la pancarte devant les yeux. Après une longue hésitation, il leur répond : 1€ c’est bon ? Plus, plus, crient les enfants, nous on a offert 3 euros et 2 chorizos … Le vieux leur tend finalement 1€, prend ses photos sous tous les angles et s’en va sans dire un mot. Cet homme est inutile, me dira l’un des jeunes … Bravo, il a tout compris.
Je suis rassuré de voir parfois que l’avenir de notre Planète est quelque peu assuré !!!

Je pars en quête d’une carte de la ville à l’office du tourisme. Tous les pèlerins m’indiquent un lieu dont je n’avais pas connaissance. Un bureau où ils viennent faire enregistrer leur Chemin, se faire valider leurs kilomètres et obtenir un diplôme. La file d’attente est invraisemblable. Il y a tant de monde qui arrive chaque jour à Saint Jacques de Compostelle pendant la période estivale ? Je suis très surpris.
Je commence à faire la queue et je vois que tout le monde a des papiers en main. Je demande quels documents doit-on présenter afin de faire valider son Chemin. Symboliquement, j’aimerais aussi obtenir un petit diplôme pour le garder avec tous mes souvenirs de voyage. On me répond que je dois présenter ma Credencial (carnet du pèlerin), qui prouve que j’ai fait le Chemin de Compostelle en la faisant tamponner dans les auberges.
Comme je n’ai pas cette Credencial, évidemment, on refuse de m’enregistrer comme pèlerin. C’est comme si je ne l’avais jamais fait. J’ai pourtant vécu un Chemin sûrement plus difficile que certains, sans dormir à l’auberge, sans douche chaude, sans lit, sans restaurant, et en portant un vélo de plus de 80 kilos … C’est injuste, mais au fond de moi, je sais qu’un papier n’est pas très important. Je sais que sur certains tronçons, j’ai encore une fois repoussé mes limites que je pensais déjà atteintes depuis longtemps.

Si on m’avait dit à quel point le chemin avec mon vélo aurait parfois été si difficile, je l’aurais sûrement évité. Mais ainsi, preuve est faite que lorsque l’on se trouve devant un obstacle, il n’y a que deux solutions, renoncer ou avancer, et découvrir que nos limites peuvent être repoussées sans cesse … J’ai aussi ainsi découvert à quel point, malgré mon amour pour la Nature, je reste malgré tout dépendant de la civilisation, des Hommes et de ses routes. Le plus difficile est juste de trouver le bon équilibre …

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