Eau chaude | No Mad's Land
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Eau chaude

Fraicheur du soir

Granada se trouve dans une cuvette encerclée par la montagne. Pour en sortir, il n’y a qu’une seule solution: grimper. Je quitte Montse et son fils et les aurevoirs prennent toujours un peu de temps. Je sors donc de la ville en milieu de matinée et il fait déjà bien chaud. Les 15 premiers kilomètres de montée amplifient cette sensation de chaleur. Je me trouve désormais sur la Ruta del Califato qui n’est autre qu’une nationale. L’intérêt de cet itinéraire, ce sont les quelques forteresses plantées sur d’énormes rochers qui surplombent les villages. Ces derniers sont plutôt rares et sur les hauteurs bordant la route. Le paysage est uniquement constitué d’oliviers qui sont plantés jusqu’à la cime des collines alentour. Quelques forêts de pins subsistent ci et là et cela permet de comprendre comment l’Homme a transformé le panaroma pour cultiver.

La route descend désormais bien plus souvent et les barrières de sécurité m’empêchent de la quitter hormis à l’approche des villages relativement espacés. En voiture, pour se rendre aux forteresses, ce trajet doit être agréable, mais en vélo c’est une autre histoire. La circulation m’oblige à prendre beaucoup de précautions, il fait chaud et les seuls points d’eau se trouvent au sommet des côtes. Je dépense plus d’énergie à monter au village pour m’approvisionner en eau que pour faire les kilomètres qui les séparent. Rapidement, je préfère me charger de plusieurs litres d’eau dès le matin et rouler le plus rapidement possible pour faire mes 50 kilomètres journaliers sans m’arrêter jusqu’à ce que la chaleur ne me permette plus d’avancer efficacement. C’est alors que je plonge sous le premier olivier venu auquel je peux accéder.

De jour en jour, je me lève de plus en plus tôt pour pouvoir rouler sous des chaleurs convenables. A partir de 11 heures du matin, il fait souvent déjà 35 degrés sous mon casque. Le reste de la journée doit se passer à l’ombre, en commençant par une longue sieste pour récupérer de l’effort matinal intense. Je n’aime habituellement pas trop le matin, et c’est assez difficile pour moi de me lever entre 6 et 7 heures. Les journées sont longues. La chaleur ne s’efface que vers 22 voire 23 heures. Malgré tout, c’est très appréciable d’avoir la sensation de pouvoir faire énormément de choses dans une seule journée contrairement à l’hiver.

Le rythme de mes journées a donc beaucoup changé comme le paysage qui évolue quotidiennement. Les oliviers laissent doucement place aux champs de blé à l’approche de Cordoba. La route s’aplanit aussi de plus en plus.
Après Cordoba, il faut passer une petite chaîne de montagne: la Sierra Morena. Elle commence par une longue et difficile côte de plus de 10 kilomètres sur une nationale encombrée de camions qui peinent tout autant que moi dans l’ascension. Ensuite, plus on se rapproche de la frontière entre le Portugal et l’Espagne, plus la route s’aplanit. Les vignes dominent désormais le paysage.
Ce mois est synonyme de fuite vers la côte Atlantique Portugaise et la Galice Espagnole plus au Nord où j’espère trouver des températures plus clémentes.

Lezard cherche ombre

L’agriculture de la région n’offre pas beaucoup de possibilités pour trouver de l’ombre. Je regrette presque les oliviers que j’avais pourtant suffisamment vus ces derniers mois. En journée, le seul moyen de trouver de l’ombre reste souvent de se réfugier dans les parcs pour enfants dans les villages. Les bancs sont de taille parfaite pour que je m’y allonge pour la désormais traditionelle sieste obligatoire. Parfois, quand le village est accueillant, et que je peux trouver de l’ombre pour le soir, j’y reste pour dormir.
Il me faut alors trouver le juste milieu entre m’installer dans un coin tranquille en restant assez discret et entrer en contact avec la population afin de la rassurer et lui montrer que je ne poserai aucun problème. Toutes les excuses sont bonnes pour m’insérer et les mettre en confiance. Demander à un jardinier si je peux utiliser de l’eau dans son puits pour me laver puis dormir ensuite dans son potager à l’ombre d’un arbre. Participer à une partie de football avec les jeunes du village puis dormir ensuite près du stade …

J’acquiers de plus en plus d’expérience pour dormir près de la civilisation sans la déranger ni lui faire peur. J’aime beaucoup ce que je me découvre capable de faire désormais. Auparavant, il m’était impensable de dormir ailleurs que dans un lieu bien caché en forêt ou dans les champs. Je commence à être capable de m’adapter à toutes les situations, et de toute façon, il faut bien dormir alors, il y a toujours une solution …
Quand à mon goût personnel le village n’est pas accueillant, je reprends le vélo pour quelques kilomètres en soirée en comptant sur la chance pour trouver non loin une maison abandonnée ou un site survolé par les faucons à l’écart de la route …
Avec la chaleur du soir et le soleil déjà puissant du matin, les sites à l’ombre pour dormir sont nettement plus difficiles à trouver, d’autant que l’agriculture domine tout l’espace. L’ombre se fait rare, et souvent seules les constructions humaines permettent de s’abriter. En dernier recours, je me vois obligé de fabriquer ma propre ombre à l’aide de mon vélo, de cordes et de bâches …

Plus j’avance vers le Portugal et plus les villages sont rapprochés. La gestion de l’eau devient ainsi plus facile. Mais pendant quelques temps, lorsque je me trouvais obligé d’emprunter les nationales pour éviter les montagnes sous 40 degrés, ce fut un point délicat à gérer.
Avec les contraintes de la topographie espagnole, la manière dont les routes sont construites à cause des reliefs, la chaleur, ainsi que les contraintes liées au voyage en lui-même (eau, alimentation, fatigue, problèmes mécaniques, …), aucune journée ne ressemble à une autre. Je dois chaque jour m’adapter à de nombreux paramètres. C’est encore plus valable ici et en ce moment que d’habitude.
Avec tout ceci, je ne peux jamais réellement prévoir quand j’aurai la possibilité d’accéder facilement au prochain point d’eau. J’emporte alors le maximum d’eau avec moi, environ 7 litres, pour éviter la pénurie et pouvoir m’arrêter quand bon me semble en plein champ si la chaleur devient soudainement trop forte pour moi. Cela me permet ainsi de garder une certaine autonomie et la liberté de m’arrêter quand je le souhaite sans dépendre des villages et sans être obligé de les rallier à tout prix. Sur les cartes touristiques, les villages apparaissent, mais pas les stations essences. Ces dernières sont souvent sur les nationales les seuls points d’eau potable accessibles, et il semble parfois plus facile de trouver de l’essence que de l’eau …

Un jour où je commençais à être en surchauffe et à chercher à me ravitailler en eau afin de pouvoir plonger dans le premier endroit accueillant capable de m’offrir de l’ombre pour me reposer, une station essence apparut à l’horizon. Le pompiste était en train de faire le nettoyage des distributeurs d’essence et des abords extérieurs de la station. J’arrivai en sueur, ayant chaud et cherchant de l’eau à tout prix.
La situation était des plus contrastées. Je n’avais plus que quelques gouttes d’eau au fond de ma bouteille pendant que cet homme gaspillait des dizaines de litres d’eau pour tenter de dissimuler l’odeur d’essence qui dominait l’atmosphère.
Un seau se trouvait près des pompes. Son arrivée d’eau se trouvait à une dizaine de mètres. Son tuyau d’arrosage ne faisait que 5 mètres. Pour éviter de porter son seau sur quelques mètres, il préférait tenter de le remplir à distance en visant au mieux. Ce n’était pas un franc succès, des dizaines de litres d’eau recouvraient le sol alors que son seau ne se remplissait guère beaucoup …

Je m’approche pour lui parler. Je lui fais la remarque qu’il est plus facile de déplacer le seau de quelques mètres et de le rapprocher ensuite de la pompe pour la nettoyer. Il me répond: « Il fait chaud » …
Mon tour est venu de parler et je lui dit approximativement ceci:
« Je sais qu’il fait chaud … mais vous êtes en train de gaspiller des dizaines de litres d’eau potable par fainéantise, pour laver de l’essence et des voitures. Pendant ce temps, moi, je recherche la moindre goutte d’eau depuis des kilomètres pour m’hydrater. Pendant ce temps, dans certains pays, les gens doivent parcourir des dizaines de kilomètres à pied pour trouver un peu d’eau parfois pas si potable que cela … L’eau est un bien précieux sur cette Terre, nous en sommes constitués à 70%, et savoir la préserver c’est assurer un avenir à notre espèce et à la vie en géneral » …
« C’est vrai » me dit-il tout en continuant de remplir nonchalamment son seau à distance …

Il doit faire cela tous les jours depuis des années … et les gens en voiture qui s’arrêtent pour faire le plein d’essence ne semblent pas choqués non plus de patoger dans des litres d’eau alors que dehors il fait une chaleur étouffante …

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